NORA

« l’ascenseur social, il est bloqué donc on prend les escaliers, et avec des claquettes ».

Nora, dont le prénom a été changé à sa demande, a 22 ans quand nous réalisons l’entretien en septembre 2019. Lorsqu’elle était en 4 e sa classe participait à un projet photo en partenariat avec le musée du Jeu de Paume. Ce projet a disparu suite à des réductions de moyens.

Le collège et le lycée

On m’avait dit que le lycée, l’université ça allait être trop bien, mais moi mes meilleurs souvenirs c’est vraiment le collège. Si je pouvais y retourner je le ferais indéfiniment parce que j’ai passé des moments extraordinaires là-bas, mes meilleures années scolaires. On avait une équipe pédagogique qui nous poussait vraiment vers le haut. On avait l’impression qu’on pouvait faire de grandes choses. En ce moment il y a plein de livres, pleins de films qui sortent au sujet des banlieues. On n’y voit pas à quel point les profs veulent nous tirer vers le haut et nous sortir un peu de nos sentiers battus ou de toutes les idées qu’on nous met dans la tête. Par exemple qu’on arrivera pas à faire un bac + 5 parce que nos parents ne sont pas ci ou ça. Au contraire je n’ai pas vu ça du tout, et au collège c’est là où les profs ont le plus été derrière nous pour nous pousser, limite comme nos parents en fait, et ils étaient aussi fiers de nous quand on arrivait à faire quelque chose. C’est ça que j’ai beaucoup aimé et que je n’ai pas forcément retrouvé après dans les études supérieures. Le lycée, c’était toujours Aubervilliers. C’était à peu près pareil, la même population, les mêmes personnes, les mêmes problématiques, les mêmes cours, les mêmes classes, je n’avais pas l’impression de sortir vraiment du collège. J’ai choisi la filière ES. Après je ne savais pas trop ce que je voulais faire et je me suis orienté vers une classe préparatoire. C’était une prépa à Noisy le Sec qui avait un partenariat avec HEC.

Photo du collège avant sa reconstruction, prise lors du projet « Classe Photo »

Ma prof principale du lycée m’avait dit « Nora, la prépa ça n’est pas fait pour toi, tu n’as pas le niveau, postule si tu veux, mais il faut que tu mettes des vœux de secours parce que tu n’auras pas la classe prépa. » Pourtant j’ai eu mon bac avec mention. Elle m’a dit d’assurer mes arrières et de mettre les autres choix en université. J’étais un peu réticente après ça, et j’ai mis la prépa en 6e vœu. Juste avant j’ai mis plein d’universités, mais je voulais absolument aller sur Paris. J’avais passé quasiment toute ma scolarité en banlieue. Je ne sais pas pourquoi Paris m’attirait comme ça, je me disais que je voulais voir autre chose, j’en avais marre de rester en banlieue, de me fermer, j’avais l’impression qu’aller à Paris ça allait être l’ouverture d’esprit, que j’allais connaître d’autres choses, voir d’autres visages, d’autres gens, je pensais que ça allait m’apporter quelque chose. Les résultats sont tombés. J’étais en liste d’attente jusqu’à août, APB1 c’était aléatoire, du coup c’était toi et ta chance et visiblement je n’en avais pas. Pourtant j’avais un bon dossier. J’avais des amis qui avaient des dossiers catastrophiques et qui sont passés à la Sorbonne. Moi j’étais dans un état, j’étais dégoutée. Finalement la classe préparatoire m’a acceptée. Je n’ai pas validé le choix jusqu’à fin août, jusqu’à ce que je sois sûre que les universités parisiennes n’allaient pas me prendre. 

1Système d’Affectation Post-Bac utilisé par l’éducation nationale de 2009 à 2017. 

La prépa 

Je suis restée deux ans là-bas, j’ai vraiment aimé, parce que la classe préparatoire c’est un endroit où tu apprends tellement de choses, en un temps réduit. C’était hyper condensé, hyper stressant, mais c’était hyper bien. Et vu que je n’étais pas dans une classe prépa parisienne prestigieuse, il n’y avait pas trop de compétition entre nous. On venait tous de banlieue, il y avait beaucoup de gens d’Aubervilliers aussi. C’était beaucoup d’entraide, un cadre familial, donc ça restait dans la continuité du lycée, du collège…

J’ai fini mes deux ans de prépa et j’ai passé les concours pour accéder aux grandes écoles de commerce. J’ai fait seulement les parisiennes, parce que que je ne voulais pas du tout aller en province. J’ai jeté mon dévolu après les écrits dans une école au cœur de Paris dans le 16e. C’était vraiment un choix, je me suis dit, une école dans le 16e c’est prestigieux, ça va être hyper bien fréquenté, ça allait me permettre d’avoir un bon réseau. En fait, pour moi, à l’époque, bien fréquenté ça voulait dire des personnes, papa maman sont avocats, profs, voilà quoi, enfin…pas des personnes qui viennent de banlieue…des personnes qui viennent d’un milieu aisé on va dire. 

Le collège, photo prise dans le cadre du projet « Classe Photo »

Le week end de désintégration.

Mais une fois arrivé à Paris, ça a été la désillusion totale. Je suis tombée de haut, de très haut. Je ne me sentais pas comme les autres, j’avais l’impression qu’on n’avait pas les mêmes délires, qu’on ne rigolait pas pour les mêmes choses. Je me sentais vraiment étrangère pendant ma première année. J’étais quasiment toute seule, je n’avais aucun camarade de classe, aucun ami avec moi. Il y avait un week end d’intégration et j’ai vu que ce n’était pas le même délire que moi, mais pas du tout. Je ne savais pas à quoi m’attendre, c’était une découverte. C’est pour ça que j’appelle ça mon week end de désintégration. Parce que j’ai pas du tout aimé ce week end, c’était le pire de ma vie. Moi je viens d’une famille musulmane, mais ça ne me dérange pas de côtoyer des personnes chrétiennes ou autre, même athée, je n’ai aucun problème avec ça, mais c’est la première fois que j’étais confrontée à… parce que c’est vrai que à Aubervilliers c’est très communautaire en fait… c’est vrai que je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer des gens qui ne connaissaient rien à la religion musulmane, à l’Algérie… C’était très compliqué pour moi de faire comprendre que je ne buvais pas d’alcool, que je ne mangeais pas certaines choses. Du coup j’avais l’impression d’être incomprise, alors que moi j’acceptais plutôt bien le fait que par exemple ils boivent… Je n’avais jamais vu ce milieu et j’arrive dans le car, je vois que les gens sont complètement saouls, ils jouent à des jeux auxquels je n’ai jamais joué de ma vie, il y a des garçons ivres qui pissent dans des bouteilles devant tout le monde. Moi j’avais l’impression qu’on n’avait pas les mêmes notions, pas les mêmes valeurs. J’avais toujours cultivé l’art de la pudeur, de faire attention à ce qu’on dit, à ce qu’on fait et là j’étais complètement désorientée. Je me suis dit mais qu’est-ce que je fais là ? Qu’est-ce que je fais là ? J’étais dans le car, et j’étais vraiment pas bien. C’était un week end d’intégration dans le sud de la France, beaucoup d’heures de route, je voulais faire demi-tour, sortir du car et rentrer chez moi. Tout le week end je ne me suis pas sentie dans mon élément. Et puis toute l’année ça a été un peu comme ça, il y avait des fêtes et je n’y allais pas parce que je savais que je n’allais pas m’amuser. J’essayais de tisser des liens mais je voyais qu’il n’y avait aucune affinité, qu’on n’arrivait pas à se comprendre. A la fin je me suis dit, qu’est-ce que je vais faire ici ?

En fait j’étais très absentéiste. Je n’allais quasiment jamais en classe, je n’en avais pas envie. Même les cours ne m’intéressaient pas vraiment. Je sortais d’une prépa, les cours de l’école ça n’avait rien à voir avec ce qu’on avait fait. Je me demandais d’autant plus ce que je faisais là. Mais j’ai quand même validé la première année. Je me suis mise à travailler quand j’ai senti que j’allais redoubler, que j’avais fait un prêt de 8000€ et que c’était beaucoup. 

Le prêt étudiant.

J’ai fait un prêt pour payer l’école. Ça a été un moment très compliqué pour moi parce que mes parents…mon père, il est plombier donc un coup ça va, un coup ça va pas. Ma mère est au SMIC. Et j’étais à deux doigts d’intégrer une école de commerce. Donc soit je me débrouillais pour avoir un prêt, soit j’arrêtais l’école et je ne faisais rien. Ma mère a fait des pieds et des mains pour trouver quelque chose pour que ça marche, elle m’a dit « je vendrai mon or si tu n’as rien, pour moi c’est hors de question que t’arrêtes l’école ». Du coup j’ai cherché partout. La sœur de ma meilleure amie travaillait chez Sanofi, elle avait un assez bon poste et pouvait être mon garant. Je suis partie avec elle à la banque. Ils étaient un peu réticents parce qu’elle ne faisait pas partie de ma famille, du coup ils m’ont prêté seulement 8000€ alors que j’avais besoin de 10 000€. Je l’ai découvert au moment des concours. On ne nous en a pas parlé avant. Même pour s’inscrire sur une plateforme pour passer les concours il fallait payer 800€ et ça on ne nous avait pas forcément dit. La banque m’a laissé un délai de 3 ans pour rembourser les 8000€, mais je devais commencer à rembourser tout de suite les intérêts et l’assurance. Avec ma bourse et l’aide de ma mère j’ai pu. Maintenant que j’ai un salaire ça m’aide et je peux continuer à alimenter le compte sur lequel j’ai fait mon prêt.

La prépa pour moi c’était prestigieux au niveau des études mais… Les gens qui font une prépa sont ceux qui aspirent à être l’élite de la nation, l’élite de la France, c’est pas pour rien parce que ce ne sont pas des études qui sont ouvertes à tout le monde en fait. Si t’as pas les moyens tu peux pas. Et moi je ne le savais pas forcément au début. Si j’avais su je ne sais pas si j’aurais fait les mêmes choix. Parce que c’est vrai que c’est beaucoup de problèmes, je ne me suis jamais imaginée finir mes études et être déjà endettée après un bac+5. 

A la fin de ma première année, je me suis dit que ce serait impossible de repayer 10 000€, et encore 10 000€. L’école proposait de faire de l’alternance. C’était le meilleur choix pour moi, parce qu’à l’issue de ce programme d’alternance, l’entreprise paie ton école et te paie aussi. En plus je ne voyais pas tout le temps mes camarades, je me suis dit que ça me permettrait de souffler. J’en avais un peu marre de l’école, après la prépa en fait je n’avais plus envie d’y aller comme j’en avais envie au collège, au lycée. A cette époque je n’avais quasiment jamais d’absence, j’étais heureuse d’y aller. Ma seule envie c’était de travailler en fait. J’ai tout fait pour trouver une alternance. C’était compliqué. J’avais zéro expérience à part des petits boulots, McDonalds, H&M, et je voulais faire des études dans les ressources humaines. Du coup je me suis demandé ce que je pourrais tourner pour montrer que j’avais un minimum d’expérience dans les RH. J’ai eu la chance d’avoir été jury d’oraux factices pour aider les promos après nous à les préparer. Je me suis dit que je pouvais mettre ça en avant sur mon CV pour trouver une alternance. 

A l’école, on a une plateforme dédiée pour la recherche de stages, la recherche d’alternance. Il y a plusieurs annonces et on postule à celles qui nous intéressent. Au début c’était compliqué, tu as beau postuler, il n’y a pas forcément des entreprises qui te répondent. Je suis partie voir le service pédagogique et je leur ai dit que si je ne trouvais pas d’alternance j’arrêtais l’école. Ils m’ont aidés. Si on ne va pas vers eux pour avoir de l’aide, ils ne bougeront pas. Ils partent du principe que c’est papa-maman qui vont aider les élèves à trouver leur stage. Et ils ont raison car c’est ce qui se passe pour la quasi-totalité de la promo. Il y en a qui sont à Carrefour, qui sont à Loréal. Tu te demandes comment sans expérience ils peuvent prétendre à des postes dans de telles boîtes. Et en fait, « ah bah c’est mon père qui m’a trouvé ». Et du coup je comprenais mieux. Je n’ai pas senti du tout d’entraide. Je n’ai même pas voulu entrer sur ce terrain là. J’ai demandé une fois, j’ai vu qu’il n’y avait aucun retour, donc je me suis dit c’est chacun pour soi. Il n’y avait plus cette entraide qu’il y avait avant. Même pour les cours, ils ne te les donnent pas forcément, c’est vraiment chacun pour soi, c’est très compétitif. C’est pour ça qu’à Paris c’était la désillusion totale, j’ai perdu tout ce que j’avais en banlieue. Aujourd’hui si on me dit tu repars, va faire tes études à Paris, je dis nan nan nan. Pas du tout. Je préfère rester en banlieue, même si je reste dans mon petit confort avec que des gens qui sont comme moi en fait.

Alternance, racisme quotidien et micro-résistances.

J’ai trouvé un poste dans un cabinet de recrutement à Paris dans le 8e. Pour être acceptée, j’ai fait trois entretiens. C’est plutôt cool au début, comme tout le temps. Sauf que au bout d’un moment, l’ambiance me pèse… Toujours pareil en fait : j’ai l’impression que je ne suis pas comme les autres, que ce n’est pas ma place.. J’ai l’impression de jouer un rôle. Je ne peux pas être moi même. J’ai peur de dire quelque chose de travers. Pour moi c’est lié au monde du travail parce que dès que je suis arrivée on m’a tout de suite dit : « Ah Nora, ton nom c’est quoi ? Ça vient d’où ? Moi je pensais que t’étais juive. » Ah non pas du tout je ne suis pas juive, c’est algérien mon nom de famille. Et puis le problème c’est que dès qu’on commence à en apprendre un peu plus sur toi, un peu trop comme je dirais, ça éveille la curiosité, la curiosité malsaine. Par exemple, je vais manger avec eux, on me dit « en fait vous les musulmans vous n’avez pas le droit de manger de porc, tu fais comment quand tu vas au McDo ? » Au début je répondais parce que ça me faisait rire. Mais ça commence à être des remarques pesantes, toujours la même chose, c’est lourd. « T’as pas le droit de boire, comment tu fais en soirée, tu t’amuses pas ? » Quand ça vient de jeunes de mon âge, ça me fait rire et j’ai envie de rigoler avec eux. Mais quand ça vient de personnes qui ont 30, 50 ans tu te dis, mais c’est quoi cette ouverture d’esprit en fait ? Quand c’est tout au long de l’année, tout le temps, par exemple : « Nora vient à l’afterwork avec nous » et dès qu’on se retrouve à table, « ah ouais mais tu bois pas d’alcool, c’est trop nul, comment tu fais » Que la religion soit au cœur de notre discussion de l’afterwork alors qu’on pourrait parler d’autre chose, c’est hyper pesant. Au début je me dis bon c’est pas grave, ils ne savent pas, peut être que c’est de la curiosité, je vais leur en apprendre un peu plus sur la religion, ça va leur ouvrir un peu l’esprit. Mais en fait, c’est vraiment malsain parce que c’est des remarques, c’est des critiques, c’est des piques, et c’est tout le temps en fait. Tout le temps. J’ai même regretté parfois d’en avoir dit un peu trop sur moi. C’est vrai que la religion normalement c’est privé et peut être que je n’aurais pas du en dire autant. Mais le problème c’est que c’est aussi sur les origines, et ça moi je n’en ai pas parlé, on m’a juste demandé d’où venait mon nom de famille. Dès que je ne connais pas un truc, par exemple un château au fin fond de la France, quand tout le monde le connait dans le cabinet, « bah alors Nora, comment ça se fait que tu ne le connaisses pas ». Après le chef du cabinet pour détendre l’atmosphère dit, « de toute façon Nora elle a une bi-nationalité, elle est franco-algérienne, parlez lui de l’Algérie, elle va tout vous dire sur l’Algérie ». Mais c’est hyper mal dit. J’ai l’impression que c’est toujours pour rappeler que je ne suis pas comme eux, que je suis différente, pour rappeler mes origines, que je ne ne viens pas du même milieu. C’est pour ça aussi que je n’ai pas envie d’être moi même. Dès qu’on me dit « ah Nora toi t’habites où ? Ah, Aubervilliers, ça craint pas trop là bas ? ». C’est bon quoi, c’est à deux pas de la Villette, c’est vrai que la nuit t’as un peu peur de rentrer (rires) mais voilà quoi. En fait ils ont des remarques sur tout et n’importe quoi.

quand je suis là bas je joue un rôle.

Au début je me suis dit bon c’est pas grave, c’est la première fois qu’ils côtoient…je dois avoir tous les maux en fait. Je suis banlieusarde, je suis d’origine algérienne, je suis musulmane, j’ai tout pour qu’ils puissent s’acharner sur moi. Ça leur passera, ils vont s’habituer. Mais en fait c’est toujours la même chose un an après. C’est pour ça que je dis que quand je suis là bas je joue un rôle. Moi de base ça je n’accepte pas du tout. Je n’ai jamais été confrontée à ça, en banlieue quand j’étais petite. J’ai l’impression qu’on est plus ouverts d’esprit à Aubervilliers que là-bas. Même avec des profs je n’ai jamais été confrontée à ça. 

J’ai répondu, une fois. C’était toujours la même personne qui faisait des allusions à la religion en faisant passer ça pour de la curiosité. Ce jour là je n’en pouvais plus, en plus comme on est dans un open space, tout ce qui se dit est entendu par tout le monde et moi je ne voulais pas passer pour la fille…parce que bon elle, elle est dans son milieu, elle pose ses questions niaises et pour les autres ça passe pour de la curiosité. Et moi si je réagis mal ça va passer pour « ah elle est susceptible, elle n’est pas compréhensive ». Du coup je me suis toujours retenue. Mais ce jour là ça m’a pesé et j’ai dit « c’est bon t’as qu’à regarder sur internet ». Ils étaient choqués parce qu’ils m’appellent Nora la discrète, Nora qui ne parle jamais, alors que pas du tout, ils ont une vision de moi qui est complètement faussée. Ce jour là c’est ma nature qui est revenue au galop. Après ça s’est calmé, mais ça revient de temps en temps, « attention Nora, elle ne peut pas manger de ci, pas manger de ça ». Ils parlent à ma place en fait, avant que moi j’aie le temps de parler. Ils font tous passer ça pour de la curiosité alors que je sais que ça n’en est pas. Je suis la seule personne non-blanche là-bas. Je suis quelqu’un d’honnête, impatiente, impulsive. Avec eux j’ai tout laissé de côté. Je me suis dit bon… Je suis la seule personne comme ça qu’ils côtoient, il ne faut pas qu’ils aient une mauvaise image, que ce soit de la religion, que ce soit de personnes de mon origine. Je prenais énormément sur moi. Je n’ai pas tellement d’espace où souffler, lâcher la pression. D’ailleurs dernièrement j’ai fait un espèce de surmenage, ça a explosé. Je ne suis pas allée au travail pendant une semaine. C’est malheureux en vrai. 

Les baskets

Dans le 8e, près du lieu où Nora fait son alternance…

Dans un cabinet de recrutement ils sont très à cheval sur tout ce qui est présentation. C’est vrai que moi je n’ai jamais fait attention à comment je m’habille. On m’a tout de suite dit qu’il fallait s’habiller…être soignée. Quand j’allais dans les entretiens je m’habillais très bien. Mais une fois que je me suis habituée à l’ambiance du cabinet, je venais souvent en baskets. Parce que les talons c’est vraiment pas fait pour moi, je n’ai jamais été habituée à mettre ça. Du coup mon N+1 m’a fait la remarque plusieurs fois : « Nora les baskets c’est pas le code du cabinet, tu mets ça le week end chez toi si tu veux, mais chez nous c’est pas ça ». Et moi je dis oui oui, je fais la fille docile mais au final je n’écoute pas ce qu’ils disent et le lendemain je reviens en basket, encore plus extravagantes, plateforme… Tous les jours c’est comme ça, il répétait la même chose, et il voyait que je faisais toujours pareil. J’ai compris le système, il faut faire comme si on écoutait ce qu’il disait mais en fait pas du tout. Je leur dis « oui oui c’est vrai, ah j’ai oublié, la prochaine fois je ramènerai des mocassins que je laisserai ici ». Mais alors pas du tout, je ne ramènerai jamais des mocassins, je n’en ai jamais acheté et je n’en achèterai pas. Et encore moins pour le cabinet. Récemment, je suis venu avec des baskets Adidas hyper grosses, blanches, et qui se voient à 3000km, je les ai mises avec une chemise blanche. Je n’ai pas le droit au jean non plus donc double peine. Il faut mettre un pantalon à pinces, donc c’est pas grave, je le mets mais je garde mes baskets. Et un jour il me dit « Nora tes baskets, c’est pas moi, c’est le code du cabinet qui veut qu’on ne mette pas de baskets ». Cette fois-ci j’ai explosé, j’en pouvais plus. Je lui ai dis « oh écoute je ne vois pas pourquoi mes baskets elles dérangent, y’a une autre fille qui mets des baskets aussi, tu ne le vois pas ? »

J’ai l’impression que les baskets ça ne dérange que pour moi, et j’ai l’impression que ça dérange parce que peut être qu’ils associent ça au 93, à la banlieue. Ça je ne l’ai pas dit. Mais il y a une fille qui habite à Neuilly, ses parents sont avocats, elle met des baskets Nike, et personne ne dit rien. Mais quand Nora du 93, d’Aubervilliers, met des baskets Nike, là ça dérange. Et on a les mêmes baskets en plus. 

Du 8ème…

Connaître ses droits.

Je veux avoir mon master, et arrêter avec eux. Tout ce que je vois et tout ce que j’ai vécu ça m’a donné envie de continuer mes études. J’ai envie de faire du droit parce que j’ai été confrontée tellement de fois à des situations où je ne connaissais pas mes droits. J’ai un exemple qui me revient en tête…

J’avais fait tout mon Ramadan en travaillant, normal. Je ne mangeais pas à midi donc j’avais des questions incessantes, mais bon ça c’est pas grave. Je leur explique, je suis hyper pédagogue avec eux, j’essaie de leur faire comprendre… C’est vrai qu’ils ont vraiment travaillé ma patience pendant deux ans. Le premier jour de l’Eid, la fin du Ramadan, c’était un jour de travail. Eux ils ont droit de poser des jours, des RTT. Normalement je n’ai pas le droit vu que je suis en alternance mais si je veux poser un congé non payé normalement je dois avoir ma journée. Du coup je vais voir mon N+1, et je me dis, autant être transparente avec lui. Ma mère était réticente – elle avait raison – elle m’a dit de dire que j’avais juste envie de souffler, prendre un jour de repos, mais de ne pas donner la vraie raison. Donc je suis allée voir mon N+1. Je lui ai un peu expliqué nos rituels en me disant qu’il serait plus indulgent, plus sensible, qu’il se dirait c’est comme nous on a Noël. Et là il m’a dit non, méchamment, froidement : « dans la loi française ça m’étonnerait que tu aies le droit de poser un jour de congé pour une religion. » Depuis ce jour là je me suis dit qu’il fallait que j’étudie le Droit pour savoir à quoi j’ai le droit ou pas le droit et que je n’aille pas demander aux gens. J’étais hyper refroidie, je suis tombée des nues. J’étais contente d’aller lui demander, j’avais un peu l’impression de m’être mise à nue. J’ai eu une réponse sèche, méchante, je me suis sentie jugée, je n’avais jamais ressenti ça de ma vie. Je suis restée posée sur ma chaise, sur mon bureau, je me suis dit non c’est pas possible, on ne m’a jamais parlé comme ça, j’étais hyper mal. Du coup je me dis que ce n’est pas possible, et je regarde sur internet. Et effectivement, dans le secteur privé, j’ai droit à un jour de congé pour des raisons personnelles. Si ce n’est pas impératif que je sois là ce jour là il n’a aucune raison de ne pas me le donner. Je vais voir mon boss. Là j’ai retenu la leçon et je ne lui ai pas dit pourquoi, juste que j’aimerais poser un jour de congé non payé. « Ecoute Nora si tu me demandes ça c’est que tu dois en avoir besoin, je te le laisse ». Il a fait comme si il était clément alors que c’est son obligation. Après deux ans j’ai compris comment ça marche, qu’il y a des manipulateurs dans ce milieu. Il a essayé de me faire croire qu’il m’a accordé une faveur alors que pas du tout. 

Le soir je me suis renseignée encore plus, je me suis dit qu’il ne fallait pas que je me laisse faire. En fait j’étais dégoutée de ne pas avoir pu lui dire en face : « mais qu’est-ce que tu racontes ? C’est mon droit en fait ». Je me suis dit que j’aurais pu l’humilier, l’anéantir sur place juste avec des textes de loi qu’il pense connaître alors que pas du tout. Et du coup le soir j’avais la rage, j’ai regardé tous les sites que je pouvais, toutes les lois que je pouvais. C’est aussi une des raisons pour lesquelles je veux approfondir ma connaissance du droit, du droit du travail, du droit social.

« comme on dit, l’ascenseur social il est bloqué donc on prend les escaliers, et avec des claquettes ».

Ce qui m’a permis de ne pas tomber c’est que je communique vraiment beaucoup avec toutes les personnes de mon entourage, amis, famille, mes frères. Si j’avais gardé tout pour moi j’aurais explosé depuis longtemps. J’ai une amie, D., qui est à Sciences Po. C’était la seule Noire dans tout un amphi, ça l’a beaucoup complexée, elle était hyper mal, elle ne se sentait pas légitime d’être là-bas. On avait les mêmes problématiques, ça nous a permis de nous soutenir. On n’a pas fait les mêmes études mais on est passées par les mêmes stades, les mêmes angoisses, et jusqu’à aujourd’hui on est encore amies, on se connait depuis le collège. C’est aussi ce qui forge le caractère. Aujourd’hui on veut tout faire pour s’en sortir. Comme on dit, l’ascenseur social il est bloqué donc on prend les escaliers, et avec des claquettes. On est fières de notre parcours. Nos parents ils n’ont rien. On fait partie des 2% d’enfants d’ouvriers qui ont fait des études supérieures. Et c’est hyper gratifiant. Là je ne sais pas si je veux vraiment faire DRH. En vrai j’ai juste envie de continuer mes études, approfondir mes connaissances en droit, et je réfléchis aussi à être instit’ en ZEP. C’est un métier qui m’intéresse, j’aimerais vraiment faire ça, dans n’importe quelle banlieue un peu compliquée. Parce que je me dis que comme on m’a aidée, j’aimerais bien aider les autres. 

…à 4-Chemins.

Soutien parental

Depuis toute petite ma mère a toujours été attachée à ce qu’on lui parle. Elle est très impliquée dans notre vie scolaire. Elle veut qu’on fasse de grandes études, ça la rend malade quand on y arrive pas. Aujourd’hui on se bat pour nous mais c’est aussi pour elle qu’on a commencé. L’idée d’aller à Paris, c’est vraiment ma mère qui nous a poussé à partir de la banlieue. Chez moi, ma mère ne me laissait pas sortir dehors. Elle faisait très attention à qui on fréquentait et ça depuis la maternelle, et c’est resté vraiment ancré en nous, parce qu’elle avait peur des mauvaises fréquentations. Mes petits frères prennent aussi exemple sur moi. A mon époque je ne savais même pas ce que c’était la prépa, je faisais ça parce que je ne savais pas ce que je voulais faire et que c’était prestigieux, mais maintenant mon petit frère est bien informé, et c’est vrai que c’est important d’avoir un modèle. Ma mère a été sévère avec nous, elle voulait vraiment nous pousser à faire des grandes études, elle voulait absolument un bac général, et après des études bac+5. Après nous, elle a relâché la pression, mon petit frère, si il ne fait qu’une licence ou autre chose, elle s’est rendue compte que ce n’était pas le plus important.

Par rapport aux remarques que j’ai eues, ma mère était hyper choquée, elle ne s’y attendait pas du tout. Et ma mère elle est très sanguine. Heureusement que je n’ai pas écouté les conseils qu’elle m’a donné sinon j’aurais été virée depuis. Mais j’entends aussi ce qu’elle me dit et je me rends compte que ce n’est pas normal ce qu’ils me font. Je lui raconte tout, parce que si je garde les choses pour moi, je n’irais pas bien. Ma mère elle s’énerve sur le coup, mais après ça va. Dès que moi je vais aller me défendre avec mes propres moyens et que je vais lui raconter comment ça s’est passé, elle va souffler, et se dire que je sais ce que je fais. Elle me dit toujours « Faut pas que tu laisses faire. C’est pas parce que tu viens de banlieue, c’est pas parce que t’es pas comme eux, c’est pas parce que t’es d’origine étrangère que tu dois te laisser écraser. Au contraire, c’est une fierté pour toi ». Avec mon père j’en parle beaucoup moins. Il est moitié français, moitié algérien. Il est très typé français, il s’appelle Wilfried Gaston. Il n’a rien à voir avec l’Algérie, du coup il ne comprend pas très bien, lui n’a jamais été confronté à ça. Il prend beaucoup les choses à la rigolade. Ma mère est plus sanguine, plus sérieuse, ça me donne davantage envie de me battre. Mes frères savent. En général on en parle à table donc tout le monde est là, tout le monde échange, donne son point de vue. J’espère que ça ne les dégoute pas, mais au moins ils savent ce qui les attend. En école de commerce j’étais face à beaucoup de choses, mais ce n’est que avec le recul que je me rends compte de toutes les barrières que j’ai eues. C’est pour ça que le passage banlieue-Paris je l’ai vraiment senti passé. Ça a été limite traumatisant, et même si m’a appris plein de choses, ça n’a vraiment pas été comme je pensais. 

Cité des Fusains, photo prise dans le cadre du projet « Classe Photo »
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